Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
3 mars 2010 3 03 /03 /mars /2010 10:47
On dit qu'oublier l'histoire c'est se condamner à la revivre; alors il faut lire "Le Monde d'Hier". Les numéros de page se réfère à l'édition Pierre Belfond avec l'opéra de Vienne sur la couverture.

Stefan Zweig


"... ô vous, mes souvenirs, [...] rendez au moins un reflet de ma vie, avant qu'elle sombre dans les ténèbres." D'emblée, Stefan Zweig commence son livre en annonçant qu'il va mourir après l'avoir écrit. Ca donne le ton.

Stefan Zweig contestataire.



Stefan Zweig nous fait partager son sentiment sur l'école du 19ème en Autriche; ce n'était sans doute pas beaucoup plus joyeux dans les autres pays. Cinq langues étrangères, plus toutes les autres disciplines scolaires; beaucoup trop selon lui. Mais surtout, Stefan Zweig dénonce un enseignement "machinal et sans chaleur"; frontal, comme on dirait aujourd'hui. Lycée triste jusqu'à son architecture, professeurs ennuyeux et sans énergie ("je ne vois plus un seul de leurs visages, peut-être parce que nous nous tenions toujours devant eux les yeux baissés et indifférents"), l'opinion de Stefan Zweig est radicale. Il est plein d'éloge par contre pour l'école qui a suivi, plus libre, plus gentille; il est heureux de voir les enfants partir à l'école "sans aucune crainte". Et aujourd'hui, dans quel sens va-t-on ?
"L'enthousiasme est ches les jeunes gens comme une maladie infectieuse"; et Zweig montre son engouement pour l'apprentissage qu'on dirait actif de nos jours. La pédagogie Freinet n'est pas loin. "L'endroit où se faisait le mieux notre instruction des choses nouvelles, c'était le café." "Nous lisions sous nos pupitres Nietzsche et Strindberg." Zweig admet aussi que l'envie de dépasser les autres est souvent le moteur pour apprendre; "le plaisir d'être en avance sur les autres étaient notre passion (à laquelle j'ai personnellement sacrifié encore bien des années durant)." Il affirme que la jeunesse, scolarisée mais peu scolaire, connaissait Rilke bien avant que Rilke soit célèbre. Zweig affirme que selon lui si on n'est pas passionné de savoir pendant sa jeunesse, il est trop tard plus tard pour rattraper le coup.

Et la sexualité dans tout ça ? Zweig explique à quel point, en dehors de la Russie, les écrivains de l'époque ne pouvaient, ne savaient, évoquer la sexualité et les moeurs autrement qu'en termes très édulcorés. La société était selon lui à cette image; Zola passait pour pornographique. Dans les classes bourgeoises (et seulement celles-ci), que devenait alors la jeunesse, et comment s'initiait-elle si la société était si prude ? Les jeunes filles étaient maintenues dans l'ignorance et s'habillaient de manière compliquée avec moultes couches de jupon pour cacher leur corps (se vêtir demandait une aide extérieure) et étaient supposées n'avoir aucun désir sexuel avant de rencontrer le mari. Les jeunes garçons étaient (à part les familles dites d'esprit éclairées qui prenaient en charge leur "éducation", possiblement en leur fournissant une bonne chargée de l'éclairer) souvent habitués à fréquenter les prostituées, avec le cortège de maladies qui allaient avec vu le peu de connaissance des jeunes en la matière à l'époque.

Il était ainsi scandaleux pour une femme de prononcer le mot "pantalon", et inimaginable d'en porter un; les premières femmes qui montèrent à cheval risquaient les jets de cailloux. La nature expulsée par la porte revenant par la fenêtre, la pornographie était partout, la prostitution remplaçait une sexualité normale. Comme la prostitution faisait désordre, l'état était bien ennuyé, zigzagant entre l'interdiction dans certains cas et l'autorisation dans d'autres, l'interdiction totale étant socialement impossible vu le rôle massif de la prostitution dans la sexualité de l'époque; et les prostituées étant dans tous les cas perçues comme profondément mauvaises et sans recours en cas de client indélicat.

Zweig n'est pas unidirectionnel; il ajoute que les femmes de l'époque, cachées aux regards, avaient un charme mystérieux supplémentaire ("y a-t-il aujourd'hui encore des jeunes filles qui rougissent ?").

Autre point sur lequel Zweig est acide: l'âge des dirigeants. Mozart a arrêté sa carrière à 36 ans, Schubert à 31; comment peut-on ne confier la musique qu'à des vieillards ? Et c'est pire en politique, avec des dirigeants vieillissants ne veillant qu'à préserver le passé, qu'à éviter tout progrès. Zweig fait plaisir par sa capacité, malgré son âge, à ne pas vouloir que des vieux au pouvoir.


Il rencontre Théodore Herzl, en 1901, avant qu'il ait fondé le mouvement sioniste (pour le droit des juifs à vivre sur une terre). Herzl lui permet sa première grande publication, et Zweig était jeune, heureux, ému, comme un sergent à qui l'on aurait remis la "légion d'honneur". Il rencontre aussi Rilke, et se demande si "de tels poètes, dévoués tout entiers au pur lyrisme seront-ils encore possibles dans [cette] époque de turbulence et de désordre universel ?". Le portrait de Rilke est très détaillé et montre l'immense impression que fit sur Zweig cet homme fuyant la renommée, "cette somme de tous les malentendus qui s'accumulent autour d'un nom".

Ah, la paperasse. Page 474, Zweig explique à quel point les paperasseries liées aux traversées de frontière lui paraissent une vexation, une injure inutile, une création ridicule des nationalismes. Son statut de réfugié lui a pesé, a pesé lourd dans sa décision de mettre fin à ses jours.

Les littéraires ne sont pas (pas tous :-) ) des vieux réacs aigris. On voit plus loin Zweig prôner la justice légère, ne frappant pas stupidement les voleurs de dangerosité nulle; Zweig s'oppose plus à la bêtise embourgeoisée qu'à la misère sociale.

Page 371, Zweig explique que beaucoup d'auteurs sont un peu pénibles par les longueurs de leur livre. Les jeunes qui souffrent sur des romans trop longs apprécieraient sans doute ces pages; Zweig ne défend pas les pages inutiles, et son succès lui parait dû principalement à cette qualité qu'il passait surtout du temps à enlever l'inutile. Ca me rappelle Dutour qui disait qu'il passait surtout du temps à enlever le style.

La montée des nationalismes et totalitarismes



Zweig a été enthousiasme sur l'Europe, la paix, le progrès technique et moral. La chute a été d'autant plus rude, avec l'immense défaite de la raison qu'a été la montée des nationalismes brutaux.

Adolf Hitler n'aimait pas Stefan Zweig.


Les européens étaient prêts de faire une seule nation, s'enthousiasmant des progrès techniques (les dirigeables, Blériot traversant la Manche) indépendamment de leurs nations d'origine. Zweig parle de fraternité universelle. Mais la folie nationaliste s'approchait.

Page 81, on voit l'Autriche et le monde commencer à bouger d'un calme positivisme optimiste un tantinet vieillissant. Le socialisme fut le premier grand mouvement des masses. Jusque là le privilège de voter était réservé aux riches; les masses étaient prêtes à écouter les militants du suffrage universel. Mais le mouvement n'était pas archi-violent comme le sera plus tard le mouvement nazi; on négocie, on discute, les choses s'arrangent; "on n'avait pas encore inventé le système actuel qui consiste à assomer les gens à coups de matraque et à les exterminer, l'idéal de l'humanité était encore vivant même chez les chefs de partis bien qu'à la vérité il commençât à défaillir." Puis arrive le parti national allemand, qui prépare en Autriche l'annexion à l'Allemagne; "numériquement faible, il suppléait à ce défaut par une agressivité sauvage et une brutalité sans mesure".

Paeg 247, on apprend comment l'espionnage de l'Autriche par la Russie a été rendu possible par des pressions sur un autrichien haut placés dont les russes avaient découvert qu'il était homosexuelle. On aurait aimé que Zweig en profite pour dénoncer le fait que l'homosexualité soit perçue comme un crime si horrible qu'on pouvait pousser un homme au pire en le menaçant de dévoiler son homosexualité.

Page 248, Zweig parle des plus Cassandre de l'époque, les seuls qui avaient raison, qui disaient que malgré tout ce qui semblait aller bien, la folie pouvait revenir et la guerre pouvait tout détruire. La minorité qui pronostiquait le pire avait raison et était même en deça de ce qui arriva. Rolland était pessimiste, Zweig le devenait aussi; il se reproche beaucoup, dans tout le livre, d'avoir compris trop tard pour agir.

Page 392, Zweig comprend à quel point son voyage en Russie est entâché de mensonges et à quel point ses interlocuteurs lui cachent des choses. Grâce en particulier à un anonyme qui lui cache une lettre dans le manteau, dans laquelle il explique les mensonges et lui demande de détruire cette lettre par le feu pour éviter qu'elle soit extraite de la poubelle, reconstruite et lue, Zweig n'est pas tombé dans l'idéalisation du socialisme russe comme d'autres auteurs de l'époque.

p418, Hitler brièvement au pouvoir en 1923, avant de retomber en prison. La plupart des intellectuels méprisent trop cet agité pour voir le danger.

p462, Zweig espère. Le Brésil lui parait bien plus pacifique. Mais il voit aussi la mondialisation par la technique; où que l'on aille, la fureur d'Hitler envahit la radio et excite les masses.

p471, quand Zweig explique ce scandale d'un homme interdit de rester veiller une morte car il est juif et n'est pas autorisé à rester près de la garde-malade; la loi craignait que les juifs corrompent le sang des femmes. Ca m'a rappelé, dans les années 2000, ces enfants que j'ai vu en prison parce que leurs parents qui avaient fui la discrmination dans leur pays d'origine (enfin, on appelle ça un centre de rétention); c'est bien proche.

Et les fausses notes ?

Stefan Zweig m'a bien plu. Y a-t-il quand même des points qui fâchent ? Oui.

La première fausse note est de l'aveu même de Zweig un engagement tardif et trop modéré. Obtenir la libération d'une personne en priant Mussolini n'est pas si grand. Mais Zweig l'a complètement reconnu lui-même; quoi d'autre ?

Page 362, Zweig nous dit que les sociétés secrètes qui pillonaient la paix était "fort mêlées d'homosexuels". Plus que le reste de la population, vraiment ? Les homosexuels ont-ils eu la vie si belle pendant le troisième Reich ?

Quoi d'autre ?



Zweig était passionné d'autographes et de textes manuscrits originaux en tout genre; c'était sa première fierté. La perte de cette collection l'a affecté.

Partager cet article

Repost 0
Published by teytaud - dans Littérature
commenter cet article

commentaires

Bénédicte 28/08/2010 10:28


C'est un livre profondément touchant, bouleversant, un témoignage très fort qui plonge le lecteur entièrement dans l'ambiance de l'époque. Il peint une fresque de sa génération. Les anecdotes sont
nombreuses et apportent au récit beaucoup de réalisme. Il décrit les réseaux d'amitié qu'il a développés à travers toute l'Europe. Zweig rend hommage à tous les intellectuels plus ou moins célèbres
qui ont marqué son oeuvre et son parcours, Rilke, Romain Rolland, Freud, Jules Romains, Tolstoï, Strauss. Biographe, il dresse d'eux un fidèle portrait. C'est un livre très riche et très
enrichissant, absolument incontournable, expression de son humanisme, de son ouverture d'esprit, de son engagement pour l'Europe et le pacifisme, de sa passion pour les lettres et les arts.